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La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 12

J’en arrive maintenant à un point qui est à mon avis le ressort secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Qui pense que les hallebardes, les gardes et les tours de guet protègent les tyrans se trompe fort selon moi. Ils s’en servent je crois plus pour la forme et l’épouvantail que pour la confiance qu’ils en tirent. Leurs archers empêchent d’entrer au palais aux moins habiles qui n’ont aucun moyen de nuire, non pas aux mieux armés qui peuvent quelque chose. Parmi les empereurs romains, il est facile de voir que moins nombreux furent ceux qui ont échappé au danger par le secours de leurs gardes qu’il n’y eut de tués par leurs archers mêmes. Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, ce ne sont pas les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent les tyrans.

On ne le croira pas au premier abord, mais c’est la vérité : ce sont toujours quatre ou cinq hommes qui soutiennent le tyran ; quatre ou cinq qui lui soumettent tout le pays ; il en a toujours été ainsi : cinq ou six personnes ont eu l’oreille du tyran, ou s’en sont approché d’elles-mêmes, ou ont été appelées par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés, et les communs bénéficiaires de ses pillages. Ces six dressent si bien leur chef qu’il faut qu’il soit méchant envers la société non seulement de sa propre méchanceté, mais encore des leurs. Ces six en font profiter sous eux six cents, qu’ils rendent responsables autant qu’ils ont rendu responsable le tyran. Ces six cents en tiennent sous eux six mille dont ils élèvent la condition, auxquels ils donnent le gouvernement des provinces, ou le maniement des budgets afin de les tenir à leur main, par leur avidité ou leur cruauté, et qu’ils obéissent à point nommé et fassent autant de mal d’ailleurs qu’ils ne puissent se maintenir que sous leur ombre, et qu’ils ne puissent s’exempter des lois et des peines sans leur protection.

Grande est la série qui vient après cela, et qui voudra s’amuser à dévider ce fil ne verra pas six mille, mais cent mille, mais des millions tenir au tyran qui s’en aide, par cette chaîne ininterrompue qui les attache à lui, comme chez Homère Jupiter se vante, en tirant une telle chaîne, d’amener à lui tous les dieux.
De là venait l’accroissement des pouvoirs du Sénat sous Jules César, l’établissement de nouvelles fonctions, l’institution de nouveaux offices : non certes, si on comprend bien, pour réformer la justice, mais pour donner de nouveaux soutiens à la tyrannie.
En somme, si l’on en vient par-là, par ce jeu de faveurs, de sous-faveurs, et de gains qui sont reçus des tyrans il se trouve en fin de compte quasi autant de gens à qui la tyrannie semble profitable, que ceux à qui la liberté plairait.

Et comme les médecins disent qu’en notre corps, bien que rien ne paraisse changé, si une tumeur apparaît en un endroit dès lors tout vient tendre vers cette partie véreuse, pareillement dès lors qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de petits voleurs et de balafrés qui ne peuvent guère faire ni mal ni bien à une république, mais ceux qui sont possédés par une ardente ambition et une avidité notable, se groupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et être, sous le grand tyran, de petits tyranneaux eux-mêmes.

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