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podcast2 Ubi Sunt ?

La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 2

Notre faiblesse à nous les humains est telle qu’il faut souvent que nous obéissions à la force. Il y a besoin de temporiser quand nous ne pouvons pas toujours être les plus forts. Si donc une nation contrainte par la force de la guerre se trouve asservie à un seul, comme la cité d’Athènes dut servir à trente tyrans, il ne faut pas s’étonner qu’elle serve, mais se plaindre de l’accident. Ou bien plutôt ni s’en étonner ni s’en plaindre, mais supporter le malheur patiemment et se réserver pour un avenir meilleur.

Notre nature est ainsi faite que les devoirs communs de l’amitié occupent une bonne partie du cours de notre vie. Il est raisonnable d’aimer la vertu, d’estimer les belles actions, d’être reconnaissant du bien que l’on reçoit – et de diminuer souvent notre bien-être pour augmenter l’honneur et l’avantage de ceux qu’on aime et qui le méritent. Si donc les habitants d’un pays ont trouvé parmi eux un de ces hommes rares qui leur ait montré par la preuve une grande prévoyance à les sauvegarder, une grande hardiesse à les défendre, un grand soin à les gouverner, si de cela même ils s’apprivoisent jusqu’à lui obéir, et se fient à lui tant qu’ils finissent par lui donner quelques avantages, je ne sais pas si ce serait là sagesse – puisqu’on l’ôterait d’un lieu où il faisait bien pour l’avancer en une place où il pourrait faire mal. Mais certes on peut toujours se tromper d’avoir la bonté de ne pas craindre le mal de celui duquel on n’a reçu jusque-là que du bien.

Mais, ô grand dieu que peut être cela ? Comment dirons-nous que cela s’appelle ? Quel malheur est celui-là ? Quel vice, ou plutôt quel malheureux vice reconnait-on quand on voit un nombre infini de personnes non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernés, mais tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, ni femmes ni enfants, ni leur vie même qui soit à eux, souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautés non pas d’une armée, non pas d’un camp barbare contre lesquels ou devant lesquels il faudrait faire dépendre son sang et sa vie, mais devant un seul ; et non pas d’un Hercule ni d’un Samson, mais d’un petit bonhomme, le plus souvent le plus lâche et faible de la nation, qui n’est pas habitué à la poudre des batailles, ni même à peine au sable des tournois, qui n’est pas seulement inapte à commander les hommes mais aussi incapable de satisfaire la moindre femmelette. Appellerons-nous cela de la lâcheté ? Dirions-nous que ceux qui servent sont couards, et vides ?

Si deux, si trois, si quatre n’arrivent à se défendre d’un seul, c’est étrange, mais toutefois possible. On pourrait peut-être se dire avec raison que c’est faute de coeur. Mais si cent, si mille cèdent à un seul, ne dirait-t-on pas qu’ils ne veulent pas, non pas qu’ils n’osent pas, se prendre à lui, et que ce n’est pas là de la couardise, mais plutôt du mépris, ou du dédain ? Enfin si l’on voit non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d’hommes ne pas assaillir celui qui les traite tous comme autant de serfs et d’esclaves, comment pourrons-nous nommer cela ? De la lâcheté ? Tous les vices ont des bornes qu’ils ne peuvent dépasser. Deux hommes, même dix peuvent bien en craindre un ; mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se défendent pas contre un seul homme, cela n’est pas de la couardise, la couardise ne va pas jusque-là – de même que la vaillance n’exige pas qu’un seul homme escalade une forteresse, assaille une armée, conquière un royaume. Quel vice monstrueux est donc ceci, qui ne mérite pas encore le titre de lâcheté, qui ne trouve pas de nom assez laid, que la nature désavoue avoir fait et que la langue refuse de nommer ?

Qu’on mette d’un côté cinquante mille hommes en armes, et de l’autre autant. Qu’on les range en ordre de bataille, qu’ils en viennent aux prises, les uns combattant pour leur liberté, les autres pour la leur ôter : sur lesquels pariera-t-on la victoire, lesquels pensera-t-on aller le plus courageusement au combat ? Ceux qui espèrent en récompense le maintien de leur liberté, ou ceux qui n’attendent pour salaire des coups qu’ils donnent ou reçoivent que la servitude d’autrui ? Les uns ont toujours devant les yeux le bonheur de la vie passée, et l’attente d’un pareil confort pour l’avenir. Ils pensent moins à ce qu’ils endurent le temps d’une bataille qu’à ce qu’ils endureraient, s’ils étaient vaincus, eux, leurs enfants et toute leur postérité. Les autres n’ont rien d’autre pour les enhardir qu’une petite pointe de convoitise qui s’émousse soudain contre le danger, et dont l’ardeur pourrait s’éteindre à la première goutte de sang sortie de leurs blessures.

Aux batailles si renommées de Miltiade, de Léonidas, de Thémistocle, qui se sont déroulées il y a deux mille ans, et qui sont encore aujourd’hui aussi fraiches dans la mémoire des livres et des hommes que si elles venaient d’être livrées hier, en Grèce, pour le bien des Grecs, et pour l’exemple au monde, qu’est-ce qui donna à un si petit nombre de guerriers, comme étaient les Grecs, non pas le pouvoir mais le courage de supporter la force de tant de navires (tant de navires) que la mer même en débordait ? De vaincre des nations en si grand nombre que tous les soldats grecs pris ensemble n’auraient pas fourni assez de capitaines aux armées ennemies ? Il semble que dans ces journées glorieuses ce n’était pas tant la bataille des Grecs contre les Perses, que la victoire de la liberté sur la domination, de l’affranchissement sur la convoitise.

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