Catégories
podcast2 Ubi Sunt ?

La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 13

Ainsi font les grands voleurs et les fameux corsaires : les uns parcourent le pays, les autres pourchassent les voyageurs, les uns sont en embuscade, les autres font le guet, les autres massacrent, les autres dépouillent. Et bien qu’entre eux il y ait des prééminences, et que les uns ne soient que des valets et les autres chefs d’assemblée, il n’y en a à la fin pas un qui ne profite, sinon du butin principal, au moins de sa recherche. On dit bien que les pirates siciliens se rassemblèrent en si grand nombre qu’il fallut envoyer contre eux le grand Pompée, et qu’ils attirèrent encore à leur alliance plusieurs belles et grandes villes dans les havres desquelles ils se mettaient en sûreté en revenant de leurs courses, leur donnant en échange une part des pillages qu’elles avaient recelés.

Ainsi le tyran asservit ses sujets les uns par le moyen des autres, et est gardé par ceux dont il devrait se garder si ceux-ci valaient quelque chose. Comme on l’a fort bien dit : pour fendre du bois, il faut des coings de même bois. Voilà ses archers, voilà ses gardes, voilà ses hallebardiers : non qu’eux-mêmes ne souffrent quelques fois de lui ; mais ces perdus et abandonnés de Dieu et des hommes sont content d’endurer le mal pour en faire non à celui qui leur en fait, mais à ceux qui endurent comme eux, et qui n’y peuvent rien. Voyant ces gens-là qui flattent le tyran pour tirer leurs besognes de sa tyrannie et de la servitude du peuple, je suis souvent ébahi de leur méchanceté, comme j’ai quelques fois pitié de leur sottise. Car, à vrai dire, s’approcher du tyran est-ce autre chose que s’éloigner de sa liberté, et pour ainsi dire serrer à deux mains et embrasser sa servitude ? Qu’ils mettent un instant de côté leur ambition, qu’ils se délestent un peu de leur avidité, et puis qu’ils se regardent eux-mêmes, et qu’ils se reconnaissent : ils verront clairement que les villageois, les paysans, qu’ils foulent aux pieds autant qu’ils peuvent, et qu’ils traitent comme des forçats et des esclaves, ils verront, dis-je, que ceux-là, si malmenés, sont toutefois auprès d’eux plus chanceux s’ils ne sont plus libres.

Le laboureur et l’artisan, aussi asservis qu’ils soient, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit. Mais le tyran voit ceux qui sont près de lui s’acoquinant et mendiant ses faveurs. Il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il ordonne, mais qu’ils pensent ce qu’il veut et souvent même, pour le satisfaire, qu’ils préviennent encore ses désirs. Ce n’est pas le tout de lui obéir, il faut encore lui complaire, il faut qu’ils se rompent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à traiter ses affaires ; et puis qu’ils se plaisent à son plaisir, qu’ils délaissent leur goût pour le sien, qu’ils forcent leur tempérament, se dépouillent de leur naturel, il faut qu’ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, et à ses yeux ; qu’ils n’aient oeil, ni pied, ni main qui ne soit occupé à épier ses volontés et à deviner ses pensées. Est-ce là vivre heureux ? Est-ce là même vivre ? Est-il rien au monde de plus insupportable que cela, je ne dis pas pour un homme de coeur, je ne dis pas pour un être noble, mais même pour un homme qui n’a que le simple bon sens, ou même la simple figure d’homme ?

Quelle condition est plus misérable que de vivre ainsi, n’ayant rien à soi, et tenant d’un autre son confort, et sa liberté, son corps et sa vie ? Mais ils veulent servir pour amasser des biens : comme s’ils pouvaient rien gagner qui fut à eux, puisqu’ils ne peuvent même pas dire qu’ils sont à eux-mêmes. Et comme si quelqu’un pouvait avoir quelque chose à soi sous un tyran, ils veulent avoir des biens, oubliant que ce sont eux qui lui donnent la force de tout ôter à tous et de ne rien laisser qu’on puisse dire être à quelqu’un. Ils voient que ce sont les biens qui rendent les hommes dépendants de sa cruauté, qu’il n’y aucun crime envers lui plus digne de mort que l’avoir d’un autre ; qu’il n’aime que les richesses et ne défait que les riches : et ils viennent pourtant se présenter à lui, comme des bêtes à un boucher, pleins et bien repus, comme pour lui faire envie. Ces favoris devraient moins se souvenir de ceux qui ont gagné beaucoup auprès des tyrans que de ceux qui ayant gagné quelque temps y ont perdu après et les biens et la vie. Ils devraient leur venir à l’esprit non combien d’autres y ont gagné de richesses, mais combien peu de ceux-là les ont gardées.

Qu’on parcoure toutes les histoires anciennes, qu’on rappelle toutes celles dont nous nous souvenons, et on verra combien est grand le nombre de ceux qui ayant gagné par de mauvais moyens l’oreille des princes, ayant flatté leurs mauvais penchants ou ayant abusé de leur naïveté, ont été à la fin anéantis par eux, qui avaient mis autant de facilité à les élever qu’ils lui découvraient d’inconstance à les abattre. Sur le si grand nombre de ceux qui se sont trouvés auprès de mauvais rois, il en a été peu ou pas qui n’aient essuyé quelques fois sur eux-mêmes la cruauté du tyran, qu’ils avaient auparavant attisée contre d’autres : le plus souvent, s’étant enrichis à l’ombre de sa faveur des dépouilles d’autrui, ils l’ont à la fin enrichi eux-mêmes de leur propre dépouille.

Play